À mesure que la transition s’enlise, le Conseil présidentiel de transition (CPT) donne l’impression de chercher moins la sortie de crise que les moyens de pérenniser sa présence au sommet de l’État. Les travaux du Dialogue inter-haïtien, tenus du 1er au 3 février 2026 à l’hôtel Montana à l’initiative même du CPT, ont débouché sur une proposition de refonte du pouvoir exécutif qui suscite davantage de soupçons que d’espoir.
Au terme de ces assises, la principale résolution adoptée porte sur l’instauration d’un exécutif bicéphale, structuré autour d’un Collège présidentiel et d’un chef de gouvernement. Présentée comme une innovation institutionnelle susceptible de stabiliser le pays, cette proposition est perçue par de nombreux observateurs comme une manœuvre politique visant à redéfinir les règles du jeu au profit des acteurs déjà en place. Selon le document final rendu public par Clovis Obas, ancien parlementaire du Parti haïtien tèt kale (PHTK) aux Cayes, le Collège présidentiel serait composé de trois personnalités issues respectivement du Conseil présidentiel de transition, de la Cour de cassation et de la société civile. L’objectif affiché serait de renforcer la sécurité sur l’ensemble du territoire et de créer un climat propice à l’organisation d’élections crédibles.
Mais ces justifications peinent à convaincre. Près de deux ans après son installation, le CPT est largement critiqué pour son incapacité à produire des résultats concrets, notamment en matière de sécurité, de gouvernance et de redressement institutionnel. Dans ce contexte, toute initiative visant à remodeler l’exécutif apparaît moins comme une réponse à l’urgence nationale que comme une tentative de prolongation de la transition.
La participation de trois membres influents du CPT, Edgard Leblanc Fils, Louis Gérald Gilles et Leslie Voltaire, aux assises du Dialogue inter-haïtien renforce ces doutes. À la fois acteurs centraux de la transition et initiateurs du dialogue censé redéfinir l’architecture du pouvoir, ils se retrouvent juges et parties, alimentant les accusations de conflit d’intérêts et de confiscation du processus politique. Pour une partie de la classe politique et de l’opinion publique, la proposition d’un nouvel exécutif constitue une violation de l’esprit, voire de la lettre, de l’accord ayant conduit à la création du CPT. Au lieu de préparer une sortie ordonnée de la transition, le Conseil semblerait s’employer à en redessiner les contours afin de demeurer aux commandes de l’État. Sur le terrain, la lassitude et la colère de la population sont palpables. De nombreux citoyens réclament ouvertement le départ du CPT, jugé défaillant dans sa mission première : rétablir un minimum de sécurité, stabiliser le pays et poser les bases d’élections crédibles. Pour eux, la transition s’est transformée en fin en soi. Cette dérive politique n’est pas sans conséquences directes sur la situation sécuritaire. Ce mardi 3 février, le Secrétaire d’État à la Sécurité publique, Mario Andresol, a mis en garde contre les effets des turbulences institutionnelles actuelles. Selon lui, l’instabilité politique contraint la Police nationale et les autres forces de sécurité à mobiliser une part importante de leurs ressources humaines et matérielles pour la protection de sites stratégiques, au détriment de la lutte contre les gangs armés.
Dès lors, une interrogation s’impose avec acuité : les membres du CPT mesurent-ils réellement l’impact de leurs calculs politiques sur les priorités nationales ? En s’éloignant des engagements ayant fondé la transition, ne prennent-ils pas le risque d’aggraver la crise et de compromettre les fragiles efforts en cours pour rétablir la sécurité et la confiance publique ? À force de vouloir redessiner le pouvoir, le CPT pourrait bien contribuer à en accentuer la faillite.
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