Le Gouvernement haïtien, dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, conduit actuellement la transition sous l’égide du Pacte National pour la Stabilité et l’Organisation des Élections. Sa mission fondamentale consiste à créer les conditions nécessaires à la tenue d’élections inclusives, crédibles et démocratiques, afin de restituer au peuple l’exercice de sa souveraineté après plus d’une décennie sans consultations électorales. Une telle responsabilité exige une gouvernance fondée sur la concertation interinstitutionnelle et la cohérence de l’action publique.
Si le Conseil électoral provisoire bénéficie d’une indépendance consacrée par la Constitution, cette autonomie ne saurait être assimilée à une absence de coordination avec l’Exécutif. Dans un système démocratique, l’organisation des élections constitue une charge nationale partagée. Elle implique une articulation permanente entre le Gouvernement, le CEP et les partenaires internationaux. En relations internationales comme en gouvernance publique, la légitimité d’un processus repose autant sur la qualité du dialogue institutionnel que sur le respect des compétences de chacun.
Or, force est de constater que cette indispensable synergie fait aujourd’hui défaut. Les divergences apparues entre le Gouvernement et le Conseil électoral provisoire fragilisent la conduite de la transition et alimentent un climat d’incertitude. C’est précisément pour cette raison que j’ai toujours plaidé en faveur d’un replâtrage du CEP, non pour remettre en cause son indépendance, mais afin de restaurer la confiance, de renforcer la crédibilité de l’institution et de favoriser une meilleure coordination stratégique avec le Gouvernement.
Dans ce contexte, la publication récente du calendrier électoral suscite de sérieuses interrogations. L’échéance du 13 décembre 2026 apparaît, à ce stade, particulièrement ambitieuse au regard des contraintes sécuritaires, logistiques et institutionnelles qui subsistent. À mes yeux, ce calendrier risque moins d’être un instrument de planification qu’une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus de la transition.
Ces préoccupations ne sont d’ailleurs pas isolées. Lors d’une intervention sur les ondes de Gazette Haïti News, le président du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), Pierre Espérance, a lui aussi estimé que la tenue du premier tour le 13 décembre 2026 était irréaliste, suggérant qu’une échéance fixée en avril 2027 serait davantage compatible avec les réalités du terrain. Que l’on partage ou non cette appréciation, elle témoigne de l’existence d’un débat légitime sur la faisabilité du calendrier publié.
Personne ne saurait nier les progrès enregistrés dans la lutte contre les groupes armés. Toutefois, ces avancées demeurent encore insuffisantes pour garantir un environnement pleinement propice à l’organisation du scrutin. Cette réalité a d’ailleurs été rappelée par le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies et chef du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), Carlos Ruiz Massieu, qui a récemment plaidé en faveur de la prolongation du mandat de la Force de Répression des Gangs (FRG), reconnaissant implicitement que les défis sécuritaires restent considérables et que les efforts engagés doivent être consolidés avant l’aboutissement du processus électoral.
La véritable inquiétude réside donc ailleurs. Si, pour une raison quelconque, l’échéance du 13 décembre ne pouvait être respectée, le risque serait grand de voir une partie de la classe politique instrumentaliser cette situation pour remettre en cause la légitimité de la transition et ouvrir une nouvelle séquence d’instabilité politique. Un calendrier électoral ne vaut pas par son ambition, mais par sa capacité à être exécuté dans le respect des réalités nationales. En privilégiant un échéancier dont la faisabilité est aujourd’hui largement discutée, le CEP prend le risque de substituer à la logique de concertation une logique du fait accompli, avec les conséquences que cela pourrait entraîner sur la stabilité politico-institutionnelle.
Comme le rappelait Kofi Annan, ancien Secrétaire général des Nations Unies : « Il n’y a pas de développement sans sécurité, pas de sécurité sans développement, et ni l’un ni l’autre ne sont possibles sans le respect des droits de l’homme. » Cette réflexion conserve toute sa pertinence pour Haïti. Aucune transition ne peut produire des institutions légitimes si elle ne s’appuie pas sur un environnement suffisamment sécurisé, sur une gouvernance concertée et sur une confiance réciproque entre les principaux acteurs institutionnels.
Une coordination plus étroite entre le Gouvernement et le Conseil électoral provisoire aurait probablement permis d’élaborer un calendrier plus réaliste, fondé sur une appréciation objective des capacités opérationnelles de l’État et sur une meilleure gestion préventive des risques. Le temps n’est pas l’ennemi de la démocratie ; c’est souvent son meilleur allié lorsqu’il est mis au service de la préparation, de la transparence et du consensus.
Après plus de dix années sans élections, Haïti ne peut se permettre une nouvelle crise. Notre pays n’a pas besoin d’élections précipitées ; il a besoin d’un scrutin incontestable, accepté par les principaux acteurs politiques et reconnu par la communauté nationale comme internationale.
Le véritable défi n’est pas de respecter une date à tout prix, mais de créer les conditions d’une alternance démocratique durable. C’est à cette seule condition que cette transition cédera enfin la place à des autorités légitimement élues et que notre pays retrouvera la stabilité politique à laquelle aspire son peuple.

