Il y a des chiffres qui choquent, et d’autres qui révoltent. Les 250 millions de dollars initialement réclamés par le Conseil électoral provisoire (CEP) pour organiser les prochaines élections en Haïti relèvent clairement de la seconde catégorie. Dans un pays plongé dans une crise multidimensionnelle, sécuritaire, économique et humanitaire, une telle projection budgétaire ne traduit pas seulement un manque de réalisme, mais une déconnexion inquiétante avec la souffrance quotidienne de la population.
Comment justifier un tel montant alors que des milliers de familles sont déplacées, que des zones entières échappent au contrôle de l’État et que les services publics de base peinent à fonctionner ? Avant même de parler d’élections, la priorité nationale devrait être la sécurité, la stabilité et la reconstruction d’un minimum de confiance entre l’État et les citoyens. Or, en avançant un budget aussi exorbitant, le CEP semble avoir inversé l’ordre des urgences. Le rejet de cette première proposition par l’Exécutif n’a rien d’étonnant. Il s’agit même du strict minimum face à une démarche qui frôle l’irresponsabilité. Que l’institution électorale revienne aujourd’hui avec deux « scénarios révisés » ne change pas le fond du problème : comment en est-on arrivé à concevoir, puis défendre, un budget initial aussi démesuré ?
La participation de partenaires internationaux tels que l’UNOPS, le Programme des Nations unies pour le développement et le Bureau intégré des Nations unies en Haïti dans l’élaboration de ce budget pose également question. Leur expertise est censée garantir rigueur et rationalité. Pourtant, le résultat initial laisse perplexe : a-t-on réellement pris en compte les capacités financières du pays, ou s’est-on contenté de reproduire des modèles coûteux, déconnectés du terrain haïtien ?
Au-delà des chiffres, c’est la crédibilité même du processus électoral qui est en jeu. Un budget gonflé alimente la suspicion, renforce la méfiance populaire et nourrit l’idée que les élections deviennent un marché plutôt qu’un mécanisme démocratique au service du peuple. Dans un contexte déjà marqué par une profonde crise de légitimité des institutions, le CEP ne peut se permettre un tel faux pas. Organiser des élections crédibles ne signifie pas organiser des élections coûteuses. Cela implique avant tout de bâtir un cadre sécuritaire minimal, de garantir l’accès des électeurs aux bureaux de vote et de renforcer la transparence du processus. Sans ces préalables, même un budget doublé ne suffirait pas à produire des résultats acceptés.
Le CEP affirme vouloir des élections « inclusives, transparentes et impartiales ». L’intention est louable, mais elle doit s’accompagner d’une gestion exemplaire des ressources. À défaut, ces déclarations risquent de sonner creux. Il est temps que le Conseil électoral provisoire fasse preuve de responsabilité, de sobriété et, surtout, d’écoute. Car dans l’Haïti d’aujourd’hui, chaque dollar compte, et chaque erreur de jugement se paie au prix fort.

