Il est des sociétés où la survie du lien social ne dépend plus des institutions qui
prétendent en assurer l’organisation, mais de pratiques socialement ordinaires qui, dans
l’ombre, en garantissent la continuité.
À Port-au-Prince, il suffit –– ou plutôt suffisait –– de suivre le claquement sec des pièces de domino pour identifier ces espaces encore habités par la vie sociale. Sous une galerie, sur un
trottoir, à l’ombre d’un arbre, des hommes –– parfois des femmes, souvent des jeunes – se
réunissent autour de tables improvisées. Ils jouent, discutent, observent. À première vue, rien
d’extraordinaire.
Pourtant, dans le contexte haïtien contemporain, ces scènes condensent une réalité autrement plus significative :
elles révèlent l’existence d’une infrastructure invisible du lien collectif, en un temps marqué par un profond vide stratégique.
Car aujourd’hui, en Haïti, le domino ne saurait être réduit à un simple divertissement. Il
constitue à la fois un refuge, un mécanisme de sublimation sociale en temps de crise
intrapsychique ou/et interpersonnelles, un point d’ancrage.
Il est un lieu où se négocient les interactions, où se restaurent des équilibres fragiles, où se maintient,
vaille que vaille, la possibilité même de faire société. Autrement dit, un espace où le
lien social persiste alors même que l’environnement global tend à sa fragmentation.
Dans les quartiers populaires, là où l’État s’est progressivement –– et, pour certains,
délibérément –– retiré, les tables de domino remplissent une fonction essentielle. Elles
deviennent des lieux de circulation de l’information, d’interprétation de l’actualité, de
régulation des tensions.
Les générations s’y croisent, les relations s’y structurent, les solidarités s’y consolident. Ce qui pourrait être perçu comme un simple loisir relève en réalité d’une forme diffuse mais opérante de gouvernance informelle.
Dans un pays miné par le chômage massif, l’insécurité chronique et l’incertitude permanente,
le domino contribue également à reconfigurer le rapport au temps. Il transforme l’attente en
interaction, l’oisiveté en participation, l’exclusion en présence sociale.
Jouer ne relève pas d’une fuite du réel, mais d’une modalité de résistance à son érosion.
Toutefois, ces dynamiques ne peuvent être pleinement comprises qu’à l’aune du contexte
structurel dans lequel elles s’inscrivent.
Haïti traverse une crise profonde caractérisée par l’expansion des groupes armés, le recul de
l’État et l’effondrement de la confiance institutionnelle.
Le sociologue Émile Durkheim mobilisait le concept d’anomie pour désigner ces situations de désagrégation normative.
L’expérience haïtienne contemporaine en constitue une illustration empirique particulièrement saillante.
Dans ce contexte de vide stratégique, les pratiques sociales ordinaires assument des fonctions
de substitution. Le domino devient ainsi un espace de production et de maintien de la confiance,
un lieu de consolidation de réseaux sociaux, ce que le politologue Robert D. Putnam
conceptualise comme du capital social.
C’est précisément dans cet interstice que s’inscrit l’initiative « Domino Time », portée par
l’anthropo-sociologue de formation Alex Léon.
L’idée est simple : partir de ce qui existe déjà — ces tables, ces joueurs, ces dynamiques — pour en faire un espace structuré de rencontre,
de dialogue et de cohésion.
Cependant, l’enjeu dépasse largement le cadre événementiel.
« Domino Time » pose, en filigrane, une interrogation fondamentale à l’État haïtien :
comment agir lorsque la société développe, de manière autonome, des mécanismes de survie et de régulation ?
Soutenir une telle initiative ne saurait être assimilé à un simple financement d’activité ludique.
Il s’agit de reconnaître que la culture constitue un levier stratégique de stabilisation sociale.
Il s’agit également d’admettre que, dans un contexte d’affaiblissement des structures étatiques,
les politiques publiques doivent impérativement s’ancrer dans les pratiques sociales effectives.
Soutenir « Domino Time », ce n’est pas subventionner un loisir. C’est investir dans une infrastructure sociale stratégique.
C’est renforcer des espaces où se fabrique encore du lien, de la confiance, de la régulation informelle.
C’est, en somme, agir là où la société tient encore.
À cet égard, le ministère de la Culture et de la Communication, en articulation avec le Ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales ainsi que la Primature,
gagnerait à intégrer ce type d’initiative dans une logique d’action publique coordonnée.
Encore faut-il accepter d’opérer un déplacement du regard.
Car le risque est réel : ignorer ces dynamiques revient à fragiliser les derniers espaces au sein desquels le lien social demeure opérant.
Or, sans lien social, il ne saurait y avoir ni stabilité durable, ni sécurité effective, ni horizon collectif.
Comme l’a montré le sociologue Pierre Bourdieu, les relations sociales constituent une ressource.
Dans le contexte haïtien contemporain, elles apparaissent comme l’une des ressources les plus précieuses.
Autour d’une table de domino, il ne se joue pas uniquement une partie.
Dans le fracas des crises, subsistent ces lieux modestes mais essentiels — une table, quelques chaises, un jeu de domino — où un peuple continue, malgré tout, à tenir debout.
Il s’y joue, à une échelle microsociale, la capacité même d’une société à persister.
Et c’est précisément cette réalité que les processus de mise à l’agenda des politiques publiques devraient apprendre à reconnaître — et à souteni
Auteur
James ROMAIN
romain.james@courrier.uqam.ca · jamescitude911@gmail.com
Soutenez Hebdo24 : pour une information libre et fiable.
Faire un don






