Dans l’audience Sentaniz de Maurice Sixto, il y a deux scènes qui montrent un côté ringard de l’Haïtien. En effet, quand la mère de Chantoutou demande à Sentinaz un rapport sur la poubelle de la voisine et les commentaires sur la robe de sa fille qui est à l’école, il faut comprendre le besoin d’ostentation et d’exhibition, même pour la consommation des produits de première nécessité. Cette attitude oppose les pauvres et la classe moyenne dans une compétition où l’enjeu est la petitesse et la mesquinerie.
Ce comportement d’arrivisme primsautier est aussi remarquable chez Madame Boyotte dans le roman Zoune chez sa nainnainne. Il apparaît également dans l’œuvre dramatique « Pèlen tèt » de Frankétienne, à travers le personnage grotesque et réaliste de Polidò, migrant vers une société de production et de consommation. Albert Buron ou Sonson Pipirit permettraient aussi de décrire ces habitus sociaux traduisant une double misère matérielle et spirituelle.
La faim dans une économie d’importation de produits alimentaires aux prix exorbitants, la nudité dans un environnement saturé de vêtements usagés (pèpè) et l’indigence immobilière d’un pays aux architectures du chaos offrent l’image d’un Haïtien vivant dans des lieux de socialité carencière, dépourvus de normes civiques et morales.
L’absence d’industries de production de biens de consommation engendre une obsession pour la distinction et un besoin de préséance qui jettent les pauvres dans des convoitises maladives. Cette crise de l’identité du consommateur haïtien révèle une illusion sociale où manger, s’habiller et se loger sont perçus comme des privilèges.
La politique, après l’épopée de Vertières et le paiement d’une indemnité en or équivalente aujourd’hui à 21 milliards de dollars US, est devenue une lutte de performance au service d’appétits mesquins. L’enrichissement par le pouvoir politique s’est transformé en accoutumance, accentuant la pauvreté et l’exclusion.
Privée d’une vision de service communautaire, la politique haïtienne s’est éloignée de l’idéal du « homo politikon » défini par Aristote. La société haïtienne s’est ainsi développée en marge du conformisme consumériste de la modernité technicienne.
Au XIXᵉ siècle, chez Justin Lhérisson, le comportement de Madame Boyotte s’explique par l’exclusion d’Haïti de la révolution industrielle. En revanche, celui de l’aubergiste de Sentaniz s’inscrit dans un XXᵉ siècle marqué par dix-neuf ans d’occupation américaine.
Alors qu’Haïti exportait des matières premières vers les États-Unis, elle n’a jamais développé ses propres industries. Les vêtements et les voitures restent ainsi, au XXIᵉ siècle, des objets de luxe générateurs de jalousies et de convoitises dangereuses.
Dans un pays dépourvu de grandes fermes agricoles et d’industries agroalimentaires, les supermarchés et les fast-foods deviennent des lieux d’exhibition sociale. L’absence d’une véritable classe riche fondée sur la distinction, au sens de Bourdieu, accentue cette compétition illusoire.
Le marché des pacotilles (pèpè), fatra blan fin mete men nou oblije achte pou nou fè chèlbè, devient alors un facteur central de rivalité sociale dans les quartiers précaires, où l’inculture nourrit des illusions consuméristes.
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